5 œuvres d’autrices qui manquent à votre bibliothèque

J’avais vu passer le hashtag #AuFilDesAutrices lancé par @miroslavazetkin (cf. son très bon article sur pourquoi il est important d’utiliser le mot autrice), pile dans la période où j’enchaînais les romans écrits par des femmes. Au début il n’y avait pas vraiment eu de réflexion derrière ma démarche, j’avais décidé cela plutôt inconsciemment en faisant une sélection à la Fnac. C’était ces livres-là qui me donnaient particulièrement envie à ce moment précis. J’avais besoin de ces plumes féminines (féministes ?) dans ma vie. Avec des héroïnes qui me ressemblent – ou pas, mais avec des personnalités fouillées et une réflexivité ; qui ne remplissent pas le rôle de fantasme secondaire bas de gamme ou un bingo de stéréotypes genrés.

Je me suis rendue compte à mon tour des faits : à quel point ces romans sont sous-cotés par rapport à ceux du même style écrits par des hommes. Il y en a que je n’aurais jamais connu sans les conseils de ma mère ou un minimum de recherche littéraire sur Internet. Il est très rare qu’on ne fasse même que mentionner l’œuvre d’une autrice dans les programmes scolaires : la polémique de cette année sur le bac de français a mis en lumière ce problème. J’ai eu de la chance, personnellement, d’avoir eu une professeure de français géniale en première littéraire qui nous avait imposé L’œuvre au noir de Marguerite Yourcenar – certainement un des romans les plus riches que j’ai pu lire, encore aujourd’hui.

Cela me choque qu’on mette toujours les mêmes auteurs hommes et leurs best-sellers en premier plan. Ce n’est pas comme s’il n’y avait pas assez d’autrices extraordinaires dans le paysage littéraire pour ne pas leur faire un peu de place sur le devant des rayons. Mais ce n’est malheureusement pas une surprise quand on voit que le phénomène touche également tous les autres domaines de la culture.

Après les paroles… Je vous présente la review de cinq livres d’autrices du XXème siècle lus ces derniers mois. (Oui, j’aime le chiffre cinq. J’espère que vous aussi.)

  • Mrs Dalloway, Virginia Woolf (1925) [lu en traduction française]

“She felt very young; at the same time unspeakably aged. She sliced like a knife through everything; at the same time was outside, looking on. She had a perpetual sense,… of being out, out, far out to sea and alone.”

Plus besoin de présenter Virginia Woolf, heureusement : c’est une figure marquante de la littérature et du féminisme, souffrant aussi de troubles mentaux (elle se suicide à l’âge de cinquante-neuf ans). Mrs. Dalloway est l’un de ses romans les plus (re)connus, c’est pour cette raison que j’ai décidé d’entrer dans son univers avec celui-ci.

L’intrigue du roman tient en une phrase : la journée de Clarissa Dalloway, femme de la haute société londonienne qui décide d’organiser une réception le soir même. Elle se rappelle sa jeunesse passée à la campagne, sa relation avec son amie d’alors Sally Seton, et elle questionne son choix d’époux (le sérieux Richard Dalloway plutôt que l’imprévisible Peter Walsh – qui passe aussi lui faire une visite). En parallèle, on suit le personnage de Septimus Warren Smith, un vétéran de la Première guerre mondiale qui souffre d’hallucinations, et sa femme italienne Lucrezia désespérée par sa situation.

La première chose qui m’a marquée c’est la véritable fluidité de l’écriture qui va de pair avec la structure originale du roman. On alterne entre différents points de vue internes, ce qui fait que nous sommes littéralement dans la tête de plusieurs personnages et c’est incroyable de voir ces pensées décortiquées avec autant de minutie. Les actions ne comptent ici pas plus que les intentions. Toute la place est laissée à la psychologie humaine.

  • Le carnet d’or (The Golden Notebook), Doris Lessing (1962) [lu en traduction française]

“Ce qui est terrible, c’est de prendre la médiocrité pour de la grandeur. C’est de prétendre que l’on n’a pas besoin d’amour, alors que c’est faux ; ou de prétendre que l’on aime son travail alors qu’on se sait capable de mieux.”

La britannique Doris Lessing a gagné le prix Nobel de littérature peu de temps avant sa mort, en 2007. Cette autrice a traversé le vingtième siècle en publiant des œuvres incroyablement diversifiées.

Le monde littéraire s’accorde pour affirmer que Le carnet d’or est son chef d’œuvre. Elle a souvent été associée au mouvement féministe sans le revendiquer (pas par manque de reconnaissance, mais plutôt par esprit rebelle refusant les étiquettes). Elle laisse un témoignage fort de son époque en traitant des relations hommes-femmes pendant les années cinquante, en montrant le quotidien des « femmes libres » et des femmes mariées.

Mais Le carnet d’or ne peut être réduit à cet aspect. C’est un récit extrêmement long et fourni, un monstre de psychologie qui casse complètement les codes du roman. Sa structure est décomposée en une « nouvelle » suivie et les quatre carnets d’Anna, l’héroïne: le carnet noir s’intéresse à sa jeunesse en Afrique pendant la guerre ainsi qu’à son premier roman inspiré de cette aventure (l’occasion de traiter de la question raciale, entre autres) ; le carnet rouge parle de son engagement politique au sein du Parti Communiste dans le contexte particulier de la guerre froide ; le carnet jaune traite de son nouveau roman basé sur ses propres expériences sentimentales ; le carnet bleu est ce qui ressemble le plus à un journal intime avec le décorticage de ses souvenirs, ses pensées, ses rêves (lors de ses séances psychiatriques notamment). Un cinquième carnet, le carnet d’or donc, clôture enfin le roman.

La narration n’est pas forcément chronologique, on reconstruit la vie d’Anna petit bout par petit bout. On rentre véritablement dans sa tête. Le réalisme et les descriptions toujours justes font que l’on partage ses maux les plus personnels. La lecture peut ainsi être éprouvante, déjà pour la multitude de thèmes abordés mais surtout pour la réflexion que cela engendre sur ses propres motivations (en tout cas, cela a été le cas pour moi). Je n’avais jamais vu une telle profondeur, une telle sensibilité dans un roman, et c’est loin d’être péjoratif : le niveau d’excellence atteint est presque divin.

  • The Bell Jar, Sylvia Plath (1963) [lu en version originale]

“The last thing I wanted was infinite security and to be the place an arrow shoots off from. I wanted change and excitement and to shoot off in all directions myself, like the colored arrows from a Fourth of July rocket.”

J’étais tombée sur quelques poèmes de Sylvia Plath au détour d’un Tumblr, et j’étais déjà fascinée par sa plume qui dégage une sensibilité puissante (le poème Mad Girl’s Love Song, par exemple, reste l’un de mes préférés). Longtemps intriguée par son unique roman, j’ai eu tout de suite l’intuition que j’allais l’aimer lorsque je l’ai enfin eu dans les mains. Et je ne m’étais pas trompée. J’ai pu constater avec plaisir qu’il garde la même aura.

Nous découvrons Esther Greenwood (sorte de double fictionnel de l’auteur) lors de son aventure new-yorkaise. Elle qui est censée vivre le moment de sa vie dans une ville extraordinaire, elle se laisse happer petit à petit par ses tourments intérieurs. En décalage avec les autres filles qu’elle côtoie et pressée par ses aînées pour définir son avenir, encore confuse dans ses relations avec les hommes… Elle finit par se perdre. De retour dans sa ville natale, un échec porte un coup fatal à sa santé mentale. On est ensuite immergé dans les pensées suicidaires d’Esther et on découvre dans le même temps la réalité des traitements psychiatriques inhumains de l’époque, particulièrement pour les jeunes filles comme elle.

Au-delà des péripéties d’Esther, ce qui prend le plus de place dans ce roman c’est son regard sur la société qui l’entoure et ses codes qu’elle ne comprend pas toujours. Le rôle de la femme au sein de la société est central et constamment remis en question. Elle mentionne les doubles-standards qui entourent les relations hommes-femmes : la femme doit garder sa virginité pour son mari, mais l’homme n’y est pas obligé car ils ont des besoins soi-disant différents, etc.

The Bell Jar (La Cloche de Détresse en version française) se lit facilement mais traite de sujets difficiles. Il reste longtemps en mémoire et il devient encore plus troublant lorsqu’on sait que Sylvia Plath s’est suicidée un an après son écriture et que celui-ci a été publié post-mortem.

  • The Handmaid’s Tale, Margaret Atwood (1985) [lu en version originale]

“I avoid looking down at my body, not so much because it’s shameful or immodest but because I don’t want to see it. I don’t want to look at something that determines me so completely.”

Margaret Atwood est une autrice canadienne très prolifique. The Handmaid’s Tale (La Servante écarlate en version française) est une dystopie tout comme 1984 et c’est certainement son roman le plus acclamé.

L’action est située à Gilead, une théocratie chrétienne et militaire totalitaire qui a renversé le gouvernement d’un Etat des Etats-Unis. Les droits des femmes ont été progressivement retirés. La société est divisée en nouvelles classes sociales. Les  Commandants sont les gouverneurs haut-placés ; leurs Epouses (en bleu) dominent la Maison ; les Marthas (en vert) sont les domestiques ; les Servantes (Handmaids – en rouge) sont à leur service pour remplir la fonction de reproduction : dû à un déclin de naissances à cause de la pollution et de l’augmentation de la stérilité, le régime fait appel à ces femmes déclarées fertiles. Elles sont placées au centre de la société avec nombre d’évènements mis en scène autour d’elles, même si elles sont totalement soumises et n’ont aucun pouvoir. Ce sont les Tantes (sortes de femmes militaires) qui les encadrent avant leur répartition. Les autres femmes (âgées, infertiles…) sont envoyées aux Colonies où elles trient des déchets toxiques.

On suit le quotidien d’Offred (littéralement De-Fred ; leur prénom est remplacé par un possessif accolé au prénom de leur Commandant), une Servante qui se raccroche aux souvenirs de sa vie passée de notre temps : le temps où elle avait un mari, une fille, un travail, sa liberté. Désormais il est interdit aux femmes de lire ou d’écrire. Elle se rappelle ses discussions avec Moïra, sa meilleure amie lesbienne et impertinente ; et sa mère, militante féministe. Elle croise sur son chemin Nick, serviteur attaché au Commandant et Ofglen, autre Servante faisant partie d’un réseau de résistance.

Le récit est intelligent dans son cadrage et ce qu’il choisit de montrer. Les choix de mots sont primordiaux. La société dystopique est parfaitement réaliste. Atwood dit s’être inspirée, entre autres, des mouvements chrétiens puritains aux Etats-Unis. Ce roman explore de nombreuses thématiques et permet d’alimenter la réflexion sur le rôle des femmes dans la société et l’instrumentalisation de leur corps à des fins politiques.

  • L’histoire de Bone (Bastard out of Carolina), Dorothy Allison (1992) [lu en traduction française]

Men could do anything, and everything they did, no matter how violent or mistaken, was viewed with humor and understanding.”

Dorothy Allison est une autrice reconnue aux Etats-Unis, également militante lesbienne et féministe. L’histoire de Bone est son premier roman semi-autobiographique, largement inspiré de son enfance en Caroline du Sud dans les années cinquante. C’est ma mère qui m’avait conseillée cette lecture, je ne connaissais pas du tout l’autrice et je ne m’attendais pas à en ressortir si chamboulée.

Bone est née d’une relation hors-mariage, c’est donc une « bâtarde ». Sa mère avait quinze ans lorsqu’elle l’a mise au monde.  C’est une petite fille qui m’a un peu rappelée Scout dans Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee, pour cette même lucidité éclairée lorsqu’elle pointe du doigt tout ce qui ne va pas dans la société américaine sudiste. Sauf que le drame de Bone est avant tout familial. Il n’y a jamais de misérabilisme, seulement des émotions sincères. Elle raconte sa vie comme elle est, avec des phrases courtes qui vont droit au but.

La description des petites choses qui forment le quotidien dans le patelin est importante: l’odeur de la grand-mère, les jeux avec les cousins, les discussions avec les tantes, le whisky que descendent quotidiennement les oncles, l’amour pour la musique gospel… Puis des choses plus sombres se trament en arrière-plan: la pauvreté omniprésente, les petits boulots éreintants et précaires, les déménagements constants, le cancer, la folie et la mort… Enfin, il y a les abus physiques et psychologiques que Bone subit par ‘papa Glen’, le compagnon de sa mère.

En reposant ce livre, on réalise à quel point les relations humaines peuvent être complexes, que les choix que nous décidons de faire et que les chemins que nous décidons de prendre ne peuvent pas toujours souffrir de jugements de valeur.

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