Les filles qui nous font taper du pied

J’ai passé le mois de juin à écrire mon mémoire de fin de licence. Il me fallait un fond musical pour accompagner l’écriture. La musique électronique me paraissait un bon compromis : cela tient parfaitement éveillé et il n’y a pas de paroles pour te déconcentrer.

J’ai jonglé entre plusieurs sets YouTube, et comme d’habitude, j’ai fini par me concentrer sur ce que les femmes produisaient en particulier. Il y avait tant de DJs féminines que je ne connaissais pas. Je ne suis pas très pointue dans le domaine de la techno house mais certaines découvertes ont (re)lancé ma passion.

Quelle place pour les productrices dans ce milieu très masculin? Celles-ci sont toujours sous-représentées, malgré la reconnaissance de pionnières et la popularité grandissante de plusieurs femmes DJs… On est encore très loin de la parité, et l’évolution est lente. Très lente.

C’est toujours déprimant de lire, en-dessous des vidéos, les commentaires objectifiants d’hommes qui se pensent légitimes à commenter leur physique, ou critiquer systématiquement leur technique (souvent les deux sont liés) – alors que les hommes DJs sont loin de recevoir les mêmes remarques désobligeantes.

En lisant la tribune de Magda Redaelli, musicienne italienne qui étudie les gender studies, on se rend compte que cela touche au même problème que pour toutes les autres productions féminines au sein de l’industrie culturelle. L’héritage féminin (ici, dans la musique électronique) a été effacé au profit de celui des hommes, il y a donc un manque entretenu de visibilité des productrices. Cela donne une vision générale de la scène comme étant majoritairement “masculine”, et on observe en conséquence un manque de participation féminine…

Mollie Wells le résume bien : “La musique produite par les femmes n’est pas un genre. Arrêtons de faire comme s’il s’agissait d’une mode passagère.”

J’ai décidé de faire ma petite sélection de sets qui m’ont particulièrement plu. Il y en a pour tous les goûts :

  • SAM DIVINE 

Sam Divine a appris à mixer à 21 ans, dans l’abri de jardin de sa mère. Elle a été signée comme résidente dans plusieurs clubs à Ibiza et fait désormais la tournée des plus grands festivals. Elle a la réputation de savoir exactement quel son jouer et quand le jouer. Sa capacité à donner de l’énergie à des foules est bien connue.

Tout cela se ressent dans ce set house choisi pour ses accents groovy, avec un mix de Dead Prez qui vous fera sauter au plafond.

 

  • ALISON WONDERLAND

Alison Wonderland est d’origine australienne et a gagné en popularité dans le monde entier. Avec ses t-shirts Adidas oversize, elle ne veut pas être étiquetée comme une “femme DJ”. Elle souhaite qu’on se concentre avant tout sur sa musique. En effet, c’est dans ses sets qu’Alison se révèle comme transportée, passionnée par le son qu’elle partage avec son public.

Mêlant EDM, bass et trap – des genres que j’affectionne particulièrement – elle arrive à faire danser comme jamais.

 

  • MIJA

Mija est une autre jeune productrice qui n’aime pas les catégories. Littéralement, elle revendique l’expression “FK A GENRE” pour qualifier sa musique. Et c’est rafraîchissant. Elle a été découverte à 22 ans par Skrillex, qui après l’avoir vu dans un festival, lui a demandé de jouer un set en back-to-back avec lui.

Il faut l’écouter pour le croire : ce set est explosif par sa variété et sa qualité.

 

  • AMELIE LENS

Amelie Lens est décrite comme “l’étoile montante de la techno belge”. Les comparaisons avec Nina Kraviz vont bon train. En deux ou trois ans, elle a su remplir les salles et les scènes des festivals. Et elle n’est pas non plus là pour se conformer aux stéréotypes de genre en ce qui concerne sa musique.

Ce set représente bien sa vision de la techno : sombre, dansante, expressive. Bref, irrésistible.

 

  • LOUISAHHH!!!

Comment écrire cet article sans parler de Louisahhh!!! ? Elle s’est fait connaître via le feu label Bromance (là aussi majoritairement masculin). Elle a aussi créé son propre label, RAAR, avec le DJ Maelstrom. C’est une des premières productrices auxquelles je me suis intéressée, et que j’ai eu la chance de la voir en live.

Une vraie démonstration de sa techno qui tabasse, ce set est addictif du début à la fin.

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The Boy Meets World Tour : j’y étais

J’ai eu la chance d’assister au premier concert de Drake à Paris le 12 mars 2017. C’est mon plus gros concert à ce jour. Je n’étais jamais allée à Bercy, et c’était un merveilleux moyen de découvrir cette salle impressionnante.

Ma meilleure amie et moi, cela faisait au moins deux ans qu’on cherchait un concert de hip-hop à faire ensemble, mais rien ne nous correspondait. Et il faut avouer qu’à Lyon, à ce niveau-là, ce n’est pas la folie … Quand on a vu que Drake annonçait plusieurs dates à Paris, on a pris nos places sur un coup de folie. Fosse debout. On était chanceuses. J’étais heureuse mais je ne réalisais pas encore vraiment que j’allais voir un des rappeurs les plus célèbres de notre époque. Un de mes préférés depuis des années – depuis Take Care. Je n’ai pas été déçue par un seul des albums qui ont suivis. Mais son talent d’artiste m’a véritablement frappé en pleine face lors de son concert.

J’avais peur qu’il vienne seulement pour nous chanter ses trois ou quatre chansons les plus connues, en play-back, puis qu’il reparte ni vu ni connu. On ne sait jamais à quoi s’attendre avec les artistes de cette taille. Il y en a qui sont là juste pour l’argent. C’est la rumeur que j’ai un peu entendu pendant le long entracte après la première partie. Première partie qui était magique avec DVSN (je ne m’attendais pas du tout à les voir, j’avais écouté leur album en boucle depuis sa sortie, et en live Daniel Daley a une voix encore plus belle), ratée avec Popcaan (je ne comprends pas le principe de couper les sons en plein milieu et donc de couper toute l’ambiance juste pour gueuler « say YEA »). Je croyais que Young Thug allait débarquer mais il n’a pas pointé le bout de son nez. J’ai repensé à toutes ces personnes qui se moquaient des gens qui avaient pris leur place : « payer 90€ pour un concert de merde, Drake a trop pris la grosse tête, moi j’suis pas un pigeon ! ». J’ai envie de dire maintenant : tant pis pour eux. Ils se sont tellement trompés.

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La photo la plus nette que j’ai réussi à prendre

Une entrée fracassante sur Trophies puis Started from the Bottom et j’étais déjà conquise. La foule s’est transcendée en deux secondes. Entre gros turn-ups et moments plus doux, Drake nous a tenu en haleine pendant plus de deux heures. Il a écumé tous ses tubes (et il y en a beaucoup). Un petit mash-up spécial featurings avec Rihanna, des moments nostalgie avec, par exemple, Headlines ou The Motto, puis l’album Views bien sûr (il y a même eu Feel No Ways !). La scénographie était impressionnante, avec de jolis ballons multicolores qui s’agitaient au-dessus de nos têtes, puis deux-trois coups de feu placés aux bons moments. Il finit le concert de façon lunaire, au pied d’une planète lumineuse, à seulement quelques mètres de ma position au milieu de la foule suante, sautante, criante. Il chante quelques sons de If You’re Reading This It’s Too Late et il choisit de conclure sur Legend sous forme de karaoké géant. “If I die, all I know is I’m a mothafuckin’ legend / It’s too late for my city, I’m the youngest nigga reppin”… (Je vois des jeunes filles devant moi me regarder hurler les paroles avec curiosité. Je devais être sûrement assez flippante à cet instant précis MAIS au moins je n’étais pas là uniquement pour prendre des snaps, moi.)

Le moment le plus génial au milieu de tout ça, fut la surprise de voir Nicki Minaj arriver sur scène comme la vraie queen qu’elle est. (C’est sûrement à ce moment-là que j’ai perdu ma voix.) Elle nous a fait découvrir son nouveau titre No Frauds, au milieu du furieux Only et du magnifique Moment 4 Life qui a parfaitement résumé mon état d’esprit de la soirée : « I wish that I could have this moment for life, for life, for life / ‘Cause in this moment I just feel so alive, alive, alive ». A la fin, elle a lâché des messages girl power du genre: “Now ladies if you’re making your own money you don’t need a man for nothing”, et j’ai fangirlé comme jamais.

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Drake et Nicki dans les coulisses de la Night One

Le grand plus de ce concert, c’était définitivement les discours inspirants. Drake était très bavard mais ça ne m’a pas dérangé le moins du monde. Pire, j’ai sauté dans ce flot de bons sentiments avec enthousiasme. A quoi cela sert d’être cynique tout le temps ? J’étais à Paris, avec une des personnes que j’aime le plus au monde, devant l’un de mes artistes favoris. Les mots d’espoir, d’amour et de bonheur de Drake, j’étais très contente de les accueillir. Et peu importe qu’il répète ces mots dans chaque nouvelle ville de sa tournée. Ce soir-là, il nous a fait sentir spéciaux et spéciales : « Tonight is not a concert, tonight is not a show, tonight is your motherfucking party, ‘cause you’re Paris and you deserve it ». Il nous a valorisés en tant que public, il était flatteur et attentionné, et le mieux c’est que cela semblait sincère. A la fin, il a même affirmé qu’on faisait partie de la même famille. L’effet de groupe soulage certains maux, cela est vrai. J’étais fière d’en faire partie. Drake a rendu ma vie plus belle.

5 œuvres d’autrices qui manquent à votre bibliothèque

J’avais vu passer le hashtag #AuFilDesAutrices lancé par @miroslavazetkin (cf. son très bon article sur pourquoi il est important d’utiliser le mot autrice), pile dans la période où j’enchaînais les romans écrits par des femmes. Au début il n’y avait pas vraiment eu de réflexion derrière ma démarche, j’avais décidé cela plutôt inconsciemment en faisant une sélection à la Fnac. C’était ces livres-là qui me donnaient particulièrement envie à ce moment précis. J’avais besoin de ces plumes féminines (féministes ?) dans ma vie. Avec des héroïnes qui me ressemblent – ou pas, mais avec des personnalités fouillées et une réflexivité ; qui ne remplissent pas le rôle de fantasme secondaire bas de gamme ou un bingo de stéréotypes genrés.

Je me suis rendue compte à mon tour des faits : à quel point ces romans sont sous-cotés par rapport à ceux du même style écrits par des hommes. Il y en a que je n’aurais jamais connu sans les conseils de ma mère ou un minimum de recherche littéraire sur Internet. Il est très rare qu’on ne fasse même que mentionner l’œuvre d’une autrice dans les programmes scolaires : la polémique de cette année sur le bac de français a mis en lumière ce problème. J’ai eu de la chance, personnellement, d’avoir eu une professeure de français géniale en première littéraire qui nous avait imposé L’œuvre au noir de Marguerite Yourcenar – certainement un des romans les plus riches que j’ai pu lire, encore aujourd’hui.

Cela me choque qu’on mette toujours les mêmes auteurs hommes et leurs best-sellers en premier plan. Ce n’est pas comme s’il n’y avait pas assez d’autrices extraordinaires dans le paysage littéraire pour ne pas leur faire un peu de place sur le devant des rayons. Mais ce n’est malheureusement pas une surprise quand on voit que le phénomène touche également tous les autres domaines de la culture.

Après les paroles… Je vous présente la review de cinq livres d’autrices du XXème siècle lus ces derniers mois. (Oui, j’aime le chiffre cinq. J’espère que vous aussi.)

  • Mrs Dalloway, Virginia Woolf (1925) [lu en traduction française]

“She felt very young; at the same time unspeakably aged. She sliced like a knife through everything; at the same time was outside, looking on. She had a perpetual sense,… of being out, out, far out to sea and alone.”

Plus besoin de présenter Virginia Woolf, heureusement : c’est une figure marquante de la littérature et du féminisme, souffrant aussi de troubles mentaux (elle se suicide à l’âge de cinquante-neuf ans). Mrs. Dalloway est l’un de ses romans les plus (re)connus, c’est pour cette raison que j’ai décidé d’entrer dans son univers avec celui-ci.

L’intrigue du roman tient en une phrase : la journée de Clarissa Dalloway, femme de la haute société londonienne qui décide d’organiser une réception le soir même. Elle se rappelle sa jeunesse passée à la campagne, sa relation avec son amie d’alors Sally Seton, et elle questionne son choix d’époux (le sérieux Richard Dalloway plutôt que l’imprévisible Peter Walsh – qui passe aussi lui faire une visite). En parallèle, on suit le personnage de Septimus Warren Smith, un vétéran de la Première guerre mondiale qui souffre d’hallucinations, et sa femme italienne Lucrezia désespérée par sa situation.

La première chose qui m’a marquée c’est la véritable fluidité de l’écriture qui va de pair avec la structure originale du roman. On alterne entre différents points de vue internes, ce qui fait que nous sommes littéralement dans la tête de plusieurs personnages et c’est incroyable de voir ces pensées décortiquées avec autant de minutie. Les actions ne comptent ici pas plus que les intentions. Toute la place est laissée à la psychologie humaine.

  • Le carnet d’or (The Golden Notebook), Doris Lessing (1962) [lu en traduction française]

“Ce qui est terrible, c’est de prendre la médiocrité pour de la grandeur. C’est de prétendre que l’on n’a pas besoin d’amour, alors que c’est faux ; ou de prétendre que l’on aime son travail alors qu’on se sait capable de mieux.”

La britannique Doris Lessing a gagné le prix Nobel de littérature peu de temps avant sa mort, en 2007. Cette autrice a traversé le vingtième siècle en publiant des œuvres incroyablement diversifiées.

Le monde littéraire s’accorde pour affirmer que Le carnet d’or est son chef d’œuvre. Elle a souvent été associée au mouvement féministe sans le revendiquer (pas par manque de reconnaissance, mais plutôt par esprit rebelle refusant les étiquettes). Elle laisse un témoignage fort de son époque en traitant des relations hommes-femmes pendant les années cinquante, en montrant le quotidien des « femmes libres » et des femmes mariées.

Mais Le carnet d’or ne peut être réduit à cet aspect. C’est un récit extrêmement long et fourni, un monstre de psychologie qui casse complètement les codes du roman. Sa structure est décomposée en une « nouvelle » suivie et les quatre carnets d’Anna, l’héroïne: le carnet noir s’intéresse à sa jeunesse en Afrique pendant la guerre ainsi qu’à son premier roman inspiré de cette aventure (l’occasion de traiter de la question raciale, entre autres) ; le carnet rouge parle de son engagement politique au sein du Parti Communiste dans le contexte particulier de la guerre froide ; le carnet jaune traite de son nouveau roman basé sur ses propres expériences sentimentales ; le carnet bleu est ce qui ressemble le plus à un journal intime avec le décorticage de ses souvenirs, ses pensées, ses rêves (lors de ses séances psychiatriques notamment). Un cinquième carnet, le carnet d’or donc, clôture enfin le roman.

La narration n’est pas forcément chronologique, on reconstruit la vie d’Anna petit bout par petit bout. On rentre véritablement dans sa tête. Le réalisme et les descriptions toujours justes font que l’on partage ses maux les plus personnels. La lecture peut ainsi être éprouvante, déjà pour la multitude de thèmes abordés mais surtout pour la réflexion que cela engendre sur ses propres motivations (en tout cas, cela a été le cas pour moi). Je n’avais jamais vu une telle profondeur, une telle sensibilité dans un roman, et c’est loin d’être péjoratif : le niveau d’excellence atteint est presque divin.

  • The Bell Jar, Sylvia Plath (1963) [lu en version originale]

“The last thing I wanted was infinite security and to be the place an arrow shoots off from. I wanted change and excitement and to shoot off in all directions myself, like the colored arrows from a Fourth of July rocket.”

J’étais tombée sur quelques poèmes de Sylvia Plath au détour d’un Tumblr, et j’étais déjà fascinée par sa plume qui dégage une sensibilité puissante (le poème Mad Girl’s Love Song, par exemple, reste l’un de mes préférés). Longtemps intriguée par son unique roman, j’ai eu tout de suite l’intuition que j’allais l’aimer lorsque je l’ai enfin eu dans les mains. Et je ne m’étais pas trompée. J’ai pu constater avec plaisir qu’il garde la même aura.

Nous découvrons Esther Greenwood (sorte de double fictionnel de l’auteur) lors de son aventure new-yorkaise. Elle qui est censée vivre le moment de sa vie dans une ville extraordinaire, elle se laisse happer petit à petit par ses tourments intérieurs. En décalage avec les autres filles qu’elle côtoie et pressée par ses aînées pour définir son avenir, encore confuse dans ses relations avec les hommes… Elle finit par se perdre. De retour dans sa ville natale, un échec porte un coup fatal à sa santé mentale. On est ensuite immergé dans les pensées suicidaires d’Esther et on découvre dans le même temps la réalité des traitements psychiatriques inhumains de l’époque, particulièrement pour les jeunes filles comme elle.

Au-delà des péripéties d’Esther, ce qui prend le plus de place dans ce roman c’est son regard sur la société qui l’entoure et ses codes qu’elle ne comprend pas toujours. Le rôle de la femme au sein de la société est central et constamment remis en question. Elle mentionne les doubles-standards qui entourent les relations hommes-femmes : la femme doit garder sa virginité pour son mari, mais l’homme n’y est pas obligé car ils ont des besoins soi-disant différents, etc.

The Bell Jar (La Cloche de Détresse en version française) se lit facilement mais traite de sujets difficiles. Il reste longtemps en mémoire et il devient encore plus troublant lorsqu’on sait que Sylvia Plath s’est suicidée un an après son écriture et que celui-ci a été publié post-mortem.

  • The Handmaid’s Tale, Margaret Atwood (1985) [lu en version originale]

“I avoid looking down at my body, not so much because it’s shameful or immodest but because I don’t want to see it. I don’t want to look at something that determines me so completely.”

Margaret Atwood est une autrice canadienne très prolifique. The Handmaid’s Tale (La Servante écarlate en version française) est une dystopie tout comme 1984 et c’est certainement son roman le plus acclamé.

L’action est située à Gilead, une théocratie chrétienne et militaire totalitaire qui a renversé le gouvernement d’un Etat des Etats-Unis. Les droits des femmes ont été progressivement retirés. La société est divisée en nouvelles classes sociales. Les  Commandants sont les gouverneurs haut-placés ; leurs Epouses (en bleu) dominent la Maison ; les Marthas (en vert) sont les domestiques ; les Servantes (Handmaids – en rouge) sont à leur service pour remplir la fonction de reproduction : dû à un déclin de naissances à cause de la pollution et de l’augmentation de la stérilité, le régime fait appel à ces femmes déclarées fertiles. Elles sont placées au centre de la société avec nombre d’évènements mis en scène autour d’elles, même si elles sont totalement soumises et n’ont aucun pouvoir. Ce sont les Tantes (sortes de femmes militaires) qui les encadrent avant leur répartition. Les autres femmes (âgées, infertiles…) sont envoyées aux Colonies où elles trient des déchets toxiques.

On suit le quotidien d’Offred (littéralement De-Fred ; leur prénom est remplacé par un possessif accolé au prénom de leur Commandant), une Servante qui se raccroche aux souvenirs de sa vie passée de notre temps : le temps où elle avait un mari, une fille, un travail, sa liberté. Désormais il est interdit aux femmes de lire ou d’écrire. Elle se rappelle ses discussions avec Moïra, sa meilleure amie lesbienne et impertinente ; et sa mère, militante féministe. Elle croise sur son chemin Nick, serviteur attaché au Commandant et Ofglen, autre Servante faisant partie d’un réseau de résistance.

Le récit est intelligent dans son cadrage et ce qu’il choisit de montrer. Les choix de mots sont primordiaux. La société dystopique est parfaitement réaliste. Atwood dit s’être inspirée, entre autres, des mouvements chrétiens puritains aux Etats-Unis. Ce roman explore de nombreuses thématiques et permet d’alimenter la réflexion sur le rôle des femmes dans la société et l’instrumentalisation de leur corps à des fins politiques.

  • L’histoire de Bone (Bastard out of Carolina), Dorothy Allison (1992) [lu en traduction française]

Men could do anything, and everything they did, no matter how violent or mistaken, was viewed with humor and understanding.”

Dorothy Allison est une autrice reconnue aux Etats-Unis, également militante lesbienne et féministe. L’histoire de Bone est son premier roman semi-autobiographique, largement inspiré de son enfance en Caroline du Sud dans les années cinquante. C’est ma mère qui m’avait conseillée cette lecture, je ne connaissais pas du tout l’autrice et je ne m’attendais pas à en ressortir si chamboulée.

Bone est née d’une relation hors-mariage, c’est donc une « bâtarde ». Sa mère avait quinze ans lorsqu’elle l’a mise au monde.  C’est une petite fille qui m’a un peu rappelée Scout dans Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee, pour cette même lucidité éclairée lorsqu’elle pointe du doigt tout ce qui ne va pas dans la société américaine sudiste. Sauf que le drame de Bone est avant tout familial. Il n’y a jamais de misérabilisme, seulement des émotions sincères. Elle raconte sa vie comme elle est, avec des phrases courtes qui vont droit au but.

La description des petites choses qui forment le quotidien dans le patelin est importante: l’odeur de la grand-mère, les jeux avec les cousins, les discussions avec les tantes, le whisky que descendent quotidiennement les oncles, l’amour pour la musique gospel… Puis des choses plus sombres se trament en arrière-plan: la pauvreté omniprésente, les petits boulots éreintants et précaires, les déménagements constants, le cancer, la folie et la mort… Enfin, il y a les abus physiques et psychologiques que Bone subit par ‘papa Glen’, le compagnon de sa mère.

En reposant ce livre, on réalise à quel point les relations humaines peuvent être complexes, que les choix que nous décidons de faire et que les chemins que nous décidons de prendre ne peuvent pas toujours souffrir de jugements de valeur.

“C’est qui ton acteur préféré ?”

Quand on me pose cette question, je réponds sans hésitation : Edward Norton.

Ce n’est pas l’acteur hollywoodien qui a la plus belle gueule ni le plus de films à succès à son compteur, mais il est plein de charme et il a fait de grands projets, éclectiques et de qualité. J’irais même plus loin en disant que son jeu apporte le petit plus qui fait qu’un film passe de « bon » à « génial ». Ses capacités de métamorphose sont déconcertantes. Il passe d’une expression à l’autre avec facilité et il peut tout jouer, du faible d’esprit au manipulateur sûr de lui. J’ai parfois l’impression qu’il n’a pas la reconnaissance qu’il mérite. Il se fait discret sur la scène médiatique, mais il s’est engagé dans plusieurs actions humanitaires et environnementales.

J’avais envie d’évoquer ces films qui font pour moi sa légende, et qui font partie pour certains de mes films favoris.

I choose to believe that not all crimes are committed by bad people. And I try to understand that some very, very good people do some very bad things.

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Ne pas se fier à ce visage innocent…
  • Un brillant avocat de Chicago (Richard Gere) se porte volontaire pour défendre un jeune homme (Edward Norton) accusé du meurtre d’un ponte de l’Eglise.

Le film a pris un petit coup de vieux dans sa mise en scène, mais il reste agréable à suivre : c’est un bon film sur le système judiciaire. Il aurait pu se conclure sans faire plus d’étincelles et tomber dans l’oubli, mais c’était sans compter sur la présence d’Edward Norton, qui apparaît ici dans son premier film et vole sans effort la vedette à Richard Gere. Il est fascinant de voir s’affirmer ici son jeu déjà parfaitement équilibré, jamais dans la surenchère. Cela lui a valu de gagner le Golden Globe du meilleur acteur dans un second rôle. Il arrive à nous balader tout le long. On doute, on se dit que c’est trop beau pour être vrai, on se range à l’avis de l’un puis de l’autre, et on doute à nouveau. Enfin, quand on se dit que tout est réglé, le fameux twist final vient nous mettre une claque. Et on se dit « putain, ouais, ils ont osé ! ».

Hate is baggage. Life’s too short to be pissed off all the time. It’s just not worth it.

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  • Dereck (Edward Norton), un néo-nazi repenti après un passage en prison, est décidé à changer de vie et à sortir son jeune frère Danny (Edward Furlong) de cette spirale.

American History X doit être dans le top de mes films préférés, je ne saurais pas expliquer la claque que je me suis prise quand je l’ai visionné. J’aime beaucoup la réalisation qui mêle le passé violemment raciste de Dereck en noir et blanc, et sa présente rédemption en couleurs. On reproche la crédibilité du scénario – le changement d’état d’esprit rapide de Dereck après son passage en prison – mais je trouve cela dommage de se concentrer sur ce point, qui compte peu au final. Ce qui est important ici c’est tous les aspects sociologiques qu’on peut déceler ; de voir de quelle façon la haine raciale arrive à gangrener une société entière. C’est avec cette prestation puissante que le talent d’Edward Norton s’est révélé au grand public. Ce premier grand rôle lui a permis d’être nommé pour l’Oscar du meilleur acteur.

Listen up, maggots. You are not special. You are not a beautiful or unique snowflake. You’re the same decaying organic matter as everything else.

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  • La vie d’un employé de bureau (Edward Norton) est bouleversée lorsqu’il rencontre Tyler Durden (Brad Pitt). Ils forment ensemble le Fight Club, un club de lutte clandestine.

On a énormément disserté sur ce film. C’est un film culte pour toute une génération. Impossible d’être passé à côté. Je ne vais pas m’aventurer à une analyse ou une interprétation poussive, ce serait foireux. Il mérite certainement plusieurs visionnages attentifs pour cela. Le trio d’acteurs (avec Helena Bonham Carter) est incroyable. Edward Norton avec ses cernes de trois mètres de longs et son corps sec arrive à tenir complètement la barre face au beau gosse Brad Pitt. On trouve un réservoir inépuisable de citations anticapitalistes, il y a du sang et de la sueur, on ne s’ennuie pas et on réfléchit beaucoup… Jusqu’au WTF final. Ce film te met à terre et on n’en sort jamais indemne.

Fuck you and this whole city and everyone in it.

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  • La dernière nuit de liberté de Monty (Edward Norton), un trafiquant de drogue, avant qu’il ne purge une peine de prison de sept ans. Une soirée est organisée à cette occasion dans un club, tout son entourage y est réuni : son père, avec qui il va tenter de renouer des liens, ses deux anciens amis (Barry Pepper et Philip Seymour Hoffman), et sa compagne (Rosario Dawson)…

On retrouve Edward Norton en premier plan avec toujours de très bons acteurs pour le soutenir. Le rythme est intense : on ressent la même tension que Monty face à sa situation. Le film commence là où tous s’arrêtent habituellement : comment réagit un mafieux qui se fait prendre ? Il y a quelques flash-backs pour comprendre comment il en est arrivé là. On voit les réactions de son entourage, notamment ses deux potes qui ont aussi chacun leurs problèmes. On ressent tour à tour la misère personnelle des personnages. Les dialogues sont très bien écrits, et s’enchaînent parfois de manière « tarantinesque », si je peux me permettre la comparaison. Cela contrebalance le côté dramatique. Le monologue de Monty face à un miroir a inspiré beaucoup de monde (comme Orelsan et sa chanson Suicide Social ).

Popularity is the slutty little cousin of prestige.

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On se fait un petit remake de Fight Club?
  • Riggan Thomson (Michael Keaton), acteur autrefois connu pour avoir joué un super-héros, tente de retrouver sa célébrité en montant une pièce à Broadway.

Après quelques années de baisse de régime, à jouer dans des films de casse très moyens notamment (Braquage à l’italienne, The Score), Edward Norton paraît remonter la pente dernièrement. Il a joué des seconds rôles dans des films de Wes Anderson (The Grand Budapest Hotel, Moonrise Kingdom), avant de décrocher le rôle de Mike, comédien talentueux mais arrogant, dans Birdman. Celui-ci admet être « real » uniquement sur scène, c’est dans la vie qu’il joue un rôle. De bonnes questions sont posées sur la célébrité et le besoin de reconnaissance. J’ai été enchantée personnellement. Le film est magique de bout en bout : il est monté comme un long plan-séquence et Edward Norton y ajoute aussi sa dose de folie. Pour cela, il a été nommé pour l’Oscar du meilleur acteur dans un second rôle – et c’est une honte qu’il ne l’ait pas gagné, mais au moins plusieurs voix se sont élevées pour faire ses louanges !

Pour finir, une petite vidéo qui récapitule les dix meilleures prestations d’Edward Norton (minus Birdman) :

Coup de cœur #2 : Hell On Wheels

Lancée en 2011, le dernier épisode de la série a été diffusé le mois dernier et je ne pouvais pas ne pas écrire sur cette série qui m’a passionnée durant cinq saisons – alors que ce n’était pas forcément gagné au départ.

Je l’ai découverte complètement par hasard un soir, sur la chaîne D8. Je ne suis pas fan de western à la base, donc je n’avais pas d’attentes particulières. Mais ce fut une réelle surprise qui fait que je ne l’ai plus lâchée.

Hell On Wheels est une série dite « historique », elle suit la trame de faits réels, ici : la construction du premier chemin de fer transcontinental reliant l’Est et l’Ouest des Etats-Unis. L’histoire commence juste après la guerre de Sécession. On suit la trace de Cullen Bohannon, un soldat confédéré ancien propriétaire d’esclaves qui souhaite se venger après que sa femme et son fils aient été massacrés par des soldats de l’Union. Sa quête l’amène sur le chantier ferroviaire de l’Union Pacific et il se fait rapidement embaucher comme chef d’équipe.

Le scénario de vengeance tient finalement peu de place dans la première saison, c’est plutôt un prétexte pour amener à tout un monde à découvrir : « Hell On Wheels » est un bidonville de travailleurs et de voleurs, de prêtres et de prostituées… Un endroit dangereux, comme l’annonce le panneau de la population où l’on peut lire « un de moins chaque jour ».

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La série aborde le long de ses saisons de nombreuses thématiques intéressantes et peu traitées dans le paysage des séries en général : le sort des Afro-Américains, la cohabitation de groupes de travailleurs immigrés (irlandais, allemands, chinois…), la guerre avec les Indiens, la communauté mormone, la concurrence entre l’Union Pacific et la Central Pacific…

A côté du personnage principal incarné donc par Anson Mount (illustre inconnu qui se révèle excellent acteur dans un rôle qui lui va comme une seconde peau), on retrouve une galerie de personnages secondaires, savoureux et développés : Thomas Durant (Colm Meaney), le businessman véreux à la tête de l’Union Pacific ; Elam Ferguson (le rappeur Common), esclave libéré et amer face à sa condition ; Thor Gundersen dit « The Swede » (mais venant en fait de Norvège), le Némésis de Bohannon ; Eva, capturée puis vendue à une tribu indienne et maintenant prostituée ; Lily Bell, veuve du géomètre qui prend à son tour ce rôle sur le chemin de fer. (Sans parler de John Campbell joué par Jake Weber dans la saison 4, en intransigeant gouverneur, je l’aime).

C’est certainement la série la plus sous-estimée que je connaisse. Elle appartient à la chaîne AMC, aux côtés de The Walking Dead, Mad Men et Breaking Bad, ce qui est pourtant un gage de qualité. Elle a pâti, je pense, de critiques peu enthousiastes (à mon avis souvent à côté de la plaque) et de la comparaison avec l’autre série culte étiquetée western, Deadwood.

Par rapport à ses grandes sœurs, elle est pourtant de toute aussi bonne qualité. L’intrigue est pleine de rebondissements, parfois cruels : les scénaristes n’hésitent pas à éliminer des personnages clés. Les enjeux des saisons se renouvellent bien et sont toujours amenés intelligemment, sans perdre de vue l’évolution des personnages (même s’il y a des moments de creux, bien sûr, mais quelle série n’en a pas ?). Enfin, la photographie est magnifique et l’ambiance de l’époque est parfaitement reconstituée.

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Cullen Bohannon est certainement mon personnage masculin de série préféré. Tout en nuances. Ce n’est pas un héros bien lisse et blanc comme neige : c’est un tueur. Mais il possède à côté de cela de hautes valeurs morales. Il ressemble un peu au cliché du cow-boy solitaire au premier abord, d’accord. Mais il est tellement attachant, et on en vient à avoir mal au cœur pour lui quand on voit son quota de malchance très élevé dans ses relations humaines. En cinq saisons on l’a vu passer par tous les états, et c’est incroyable comme il arrive à retranscrire ses émotions parfois avec de simples expressions du visage, ou un regard. J’ai rarement vu un personnage aussi charismatique et avec un background aussi tragique.

Bref, je ne cesse de le répéter à qui veut l’entendre : regardez cette série.  ♥

Erasmus : une année en Allemagne

J’étudie dans une école où la seconde année se fait obligatoirement à l’étranger. C’est ce qui m’avait motivée en partie à passer le concours d’entrée. Mais c’est quelque chose de plus en plus courant dans les cursus universitaires : le programme Erasmus attire énormément d’étudiants en Europe, que ce soit pour un semestre ou une année entière. J’arrive à la fin de mon année et j’avais fortement envie d’écrire un bilan personnel qui se perdra sans doute dans les autres expériences d’étudiants qui émaillent la toile, mais qui pourra peut-être aussi en intéresser quelques-uns.

  • L’avant-départ (pas très fun)

Ce n’est pas forcément une partie de plaisir au début. Il faut faire preuve d’organisation pour survivre au bazar administratif, entre le choix des vœux, l’attribution des bourses, l’inscription et le remplissage des Learning Agreement. Cela promet pas mal de stress, de sueur et de signatures à renvoyer. Mais pas de panique non plus, il n’y a rien de décourageant si on y met un minimum de sérieux.

Le choix de la destination est bien sûr important et stratégique, comme pour tout malheureusement. Les places ne sont pas illimitées et il va sans dire que certaines destinations sont plus demandées que d’autres. Il faut arriver à bien se connaître pour être sûr de ne pas regretter le résultat ensuite. Il ne faut pas hésiter à se poser quelques questions en regardant la liste des partenariats avant de foncer tête baissée :

  • Quelles destinations me font rêver, et pour quelles raisons ? (langue, culture, placement géographique de la ville, qualité de l’université…) Il ne faut pas hésiter à forcer sur tous ces traits dans la lettre de motivation, qui est déterminante.
  • Est-ce que je me vois habiter un an là-bas ? Là, on doit être assez lucide sur notre maturité, nos capacités d’adaptation à la distance, à une autre langue, culture, climat… sur le long-terme.
  • Est-ce que cela m’est abordable ? C’est le moment d’effectuer une petite comparaison en fonction du coût, de son niveau de langue, du nombre de demandes…

Moi je savais très bien que je ne supporterais pas vraiment d’être trop loin de la France, surtout qu’il y avait peu de places et peu d’élus, la majorité des partenariats étant européens. Je n’étais pas vraiment attirée par la Grande-Bretagne (coût de la vie trop cher et pas assez d’attrait pour la culture), ni par les pays scandinaves (je ne suis pas une grande fan du froid et de la neige même si j’aimerais bien y découvrir la culture, mais des vacances me semblaient plus appropriées qu’une année).

L’Allemagne m’est apparue comme le compromis idéal. Je savais que le pays me plaisait, je m’étais déjà rendue à Berlin deux fois et c’était devenu ma ville favorite. Le seul problème était mon niveau d’allemand qui était plutôt faible. Mais je voyais cela comme un challenge : une année en immersion me permettrait d’augmenter mon niveau tout en m’améliorant aussi en anglais, où j’étais déjà à l’aise. Comme il n’y avait pas de partenariat avec une université de la capitale, j’avais mis l’université de Potsdam (à vingt minutes de Berlin) en premier choix. J’avais choisi deux villes que je pensais moins demandées ensuite : Bonn et Erfurt. J’avais mis le paquet sur mes choix germaniques mais on nous demandait aussi des choix anglophones obligatoires, j’avais alors mis les Pays-Bas.

Mon niveau d’allemand m’a effectivement coûté ma place à Postdam, mais j’ai été acceptée dans mon deuxième choix : l’université de Bonn. Je n’avais pas d’attentes particulières, je n’étais ni déçue, ni ultra-excitée. C’est peut-être ce qui m’a fait autant apprécier l’expérience par la suite.

Après une inscription assez chaotique (j’avais envoyé mon dossier à la dernière minute car un mail de l’université s’était retrouvé dans mes spams – conseil : vérifiez vos spams !), la recherche d’un toit assez chaotique également (prenez-y vous à l’avance et/ou rendez-vous sur place si vous le pouvez), et des vacances d’été interminables car les Allemands commencent leur année scolaire en octobre… C’était parti !

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Vue sur le Rhin – Drachenfels, Königswinter, Nordrhein-Westfalen
  • Les (excitants) premiers pas

Huit heures de route plus tard, je m’installais enfin dans ma petite chambre de Studentenwohnheim (les résidences étudiantes allemandes) où je partage la cuisine et la salle de bain. Nous sommes neuf dans mon étage dont deux Américains, des Chinois et des Indiens – pas d’Allemands, malheureusement. Je me suis adaptée plutôt facilement, même si la cuisine a l’air de ne pas avoir été nettoyée depuis cinq ans. Mes « colocataires » ne seront jamais mes amis. Je les croise très rarement, nous n’avons pas le même rythme de vie, tous n’ont pas forcément envie d’être sociable. Certains auront néanmoins la bonté de partager leur Wi-Fi et leurs vieux ustensiles de cuisine avec moi.

J’ai appris à connaître un peu mieux mes camarades sciences-pistes, et ce fut une vraie bonne surprise. Cela m’a certainement aidée à m’intégrer un peu plus vite dans la ville et la vie Erasmus, car je savais qu’elles seraient derrière moi quoi qu’il arrive. Ça aide à se sentir moins seule, ça aide dans la galère des cours, et quand on se sent un peu trop nostalgique on peut parler ensemble de la France et de notre école.

La Welcome Week est arrivée rapidement, ce qui m’a permis de découvrir Bonn mais également Cologne un peu plus en profondeur. Les Allemands ont la réputation d’être assez froids au premier abord, mais je les ai trouvé au contraire très accueillants : que ce soit le personnel de l’université très disponible, ou les « tutrices » de mon groupe lors de la semaine, c’était vraiment facile de leur parler. J’ai même le souvenir d’un allemand, ami avec une de mes tutrices, qui nous avait invité dans son appartement après un pub crawl alors même qu’il ne nous connaissait pas. Il nous a laissé dormir chez lui, nous offrant ses couvertures etc. Trop gentil. Ce fut la même impression plus tard avec mes partenaires de Referat (exposés) qui se sont montrés très patients et aidants avec moi.

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Kirschblüten, Bonn Altstadt
  • (Ré)apprendre à communiquer

Je parlais en anglais, d’abord. Je ne me sentais pas encore de commencer des conversations en allemand, alors que je ne pouvais pas m’exprimer correctement. J’ai commencé par apprendre les petites expressions d’usage, lorsqu’on commande quelque chose au restaurant ou dans les magasins. Les interjections sont toujours utiles aussi. Si je devais faire un bilan de mon niveau de langue maintenant, je dirais qu’il s’est quand même bien amélioré étant donné qu’avant cela me demandait des efforts incommensurables pour simplement lire un texte ou dire une phrase correcte. On peut dire que je n’ai plus ce blocage à présent, à force de lire et d’entendre de l’allemand partout. Mais je suis encore loin d’être bilingue. J’ai gagné beaucoup de vocabulaire, mais mon expression orale laisse encore à désirer malheureusement. Je n’ai pas eu vraiment l’occasion de me lier d’amitié avec des allemands, et donc d’avoir de vraies conversations quotidiennement. Cela reste très basique en général. Mais je ne déteste plus du tout cette langue, et c’est le plus important.

La plupart du temps je parle en anglais avec les autres Erasmus, et de ce côté-là je me suis effectivement aussi améliorée. Mon oreille s’est accoutumée à différents accents, entre les anglais et les irlandais qui font partie de mon groupe le plus proche. J’ai appris du vocabulaire et mon expression orale est beaucoup plus fluide qu’avant. Je lis facilement en anglais. J’avais un cours de science politique en anglais par semestre, avec de vrais textes scientifiques, j’ai donc dû m’adapter du côté du langage théorique également. J’avais un cours par semestre réservé aux Erasmus, aussi en anglais – meilleur plan pour gagner des crédits sans trop se casser la tête. Pour le deuxième semestre, nous étions noté sur un projet de groupe et le choix du sujet était libre, c’était vraiment sympathique à réaliser.

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Rheinische Friedrich-Wilhelms-Universität Bonn (1818)

 

  • Les études (bof)

En parlant des cours, je pense qu’il ne faut pas s’attendre à quelque chose de génial ou de révolutionnaire. On vantait la qualité des cours en Allemagne, je les ai trouvé plus ou moins similaires à ceux de mon école, en tout cas pour les séminaires. Présentation d’exposés réalisés par les élèves et discussion en classe. La qualité dépend beaucoup du professeur, s’il est compréhensible ou non. Si sa voix est monotone, c’est fini pour moi. Très compliqué de suivre ou de noter quoi que ce soit. Le premier semestre fut plus difficile que le second. Je retiendrais quand même un cours sur les inégalités sociales avec des textes à lire très intéressants et une professeure jeune et dynamique. La plupart des étudiants allemands participent beaucoup en classe. Je n’ai pas remarqué de grande différence sur la ponctualité qu’on m’avait assez vantée aussi. Certains ne sont pas très assidus surtout après avoir passé leurs exposés.

J’avais également payé soixante euros par semestre pour participer à des cours d’allemand donnés spécialement pour les Erasmus. Je me suis retrouvée dans des groupes en dessous de mon niveau, ou en tout cas pas assez motivants pour me donner à fond. Nous avions peu d’expression orale et beaucoup de grammaire du type collège. Cela m’a permis de revoir mes bases sans doute, mais au prix de longues heures d’ennui.

Les étudiants en sciences politiques ont plus de chance que les étudiants en littérature par exemple : nous gagnons plus de crédits par cours, ce qui m’a permis, avec encore une certaine stratégie, d’éviter d’écrire des Hausarbeit (essais) de quinze pages à chaque fin de semestre en étant notée seulement sur des exposés ou des examens écrits. Nous organisons nous même notre emploi du temps, ce qui demande aussi un peu de sérieux à chaque début de semestre pour ne pas se tromper bêtement. Mais le peu d’heures de cours que nous avons permet d’avoir pas mal de temps libre et cela n’est pas de refus.

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Erasmus in Flammen – Rhein in Flammen Festival, Rheinaue Bonn
  • Tout le reste (top)

La vie Erasmus est loin d’être définie par les cours. Pour moi c’était clairement quelque chose de secondaire cette année. Les cours ne sont qu’une pause dans le week-end prolongé qui constitue notre semaine. Cela n’est pas une légende : nos soirées déterminent la qualité de notre année. C’est comme cela que l’on s’intègre et que les premiers liens se créent. Ce qu’il y a de bien dans une ville comme Bonn c’est que l’ambiance est assez « famille » et même si des groupes d’affinités se forment, on arrive toujours à se retrouver entre Erasmus et à connaître un peu tout le monde. J’ai beaucoup apprécié la facilité avec laquelle on peut aborder les autres, toujours ouverts d’esprits et très sympathiques peu importe la nationalité. Alors oui les espagnols et les italiens peuvent être parfois un peu chauvins en ne se mélangeant pas trop, mais on pourrait dire la même chose des français parfois. Sinon, les origines sont plutôt mixtes : anglais, irlandais, portugais, mais aussi polonais, scandinaves, suisses, turcs… Tu sais qu’à la fin, cela te brisera le cœur de les quitter et qu’avec certains, ce sont des amitiés qui dureront longtemps.

Bien sûr après deux semestres c’est parfois fatiguant de répéter certaines choses cent fois : d’où l’on vient, ce que l’on étudie, comment l’on aime la vie ici, si l’on parle bien allemand… Mais ce n’est – la plupart du temps – qu’une formalité permettant d’embrayer sur de meilleures conversations. C’est incroyable le nombre de gens, de personnalités différentes que l’on rencontre au cours d’une année. C’est aussi agréable d’être mélangée avec des gens de tout âge. Du haut de mes dix-neuf ans j’étais de loin la plus jeune, la moyenne d’âge étant vingt-et-un ou vingt-deux ans, les plus vieux ayant vingt-cinq ou vingt-six ans. Je n’ai jamais été traitée comme une gamine, en général personne ne faisait de différence car tout le monde s’en foutait. Je suis plutôt sociable et parler à de nouvelles personnes ne me pose en général pas de problème, mais Erasmus a sans doute encore plus joué sur cette ouverture-là. Alors bien sûr, il y a des cons partout comme on dit. Mais j’ai sans doute eu de la chance, car ils étaient en petite minorité chez moi.

Un article de Vice décrivait récemment l’expérience Erasmus comme une année « sinistre » où l’on noie ses problèmes de communication dans l’alcool, et où l’on passe le reste du temps solitaire dans sa chambre étudiante pourrie. Je suis désolée si certains le ressentent comme ça. Le rythme Erasmus peut être assez particulier à tenir. J’étais personnellement à fond dans les soirées, j’adorais déjà ça avant, cela s’est encore plus développé ici. Je suis sans doute devenue un peu alcoolique, je sortais trois nuits par semaine à la suite, parfois sans but précis. Il y a certainement des moments de déprimes et de gueule de bois carabinée, tout ne peut pas être rose tout le temps. Il y a des périodes où on se demande quel est le but de finir encore dans ce même club pété à jeter notre argent dans des shots parce qu’on ne peut pas supporter de danser sobre sur du Pitbull. Mais ce ne sont certainement pas des moments déterminants. Mon foie a pris cher, oui, mais je me suis tellement amusée. On n’est jamais vraiment seuls parce que tout le monde est dans le même bateau, on se voit tous les jours – que ce soit pour étudier ensemble, aller au restaurant ou faire la fête jusqu’à l’aube.

  • Conclusion (mignonne)

On peut choisir de voir Erasmus comme une banale pause dans nos vies ou on peut essayer d’en prendre le meilleur et en faire une période merveilleuse et inoubliable. Je ne pense pas que les rencontres qu’on fait soient plus superficielles que d’autres, dans d’autres contextes. J’ai vécu des choses que je ne penserais jamais vivre, des moments de joie extraordinaires. Je me suis attachée à beaucoup de personnes. J’ai voyagé et visité pleins d’endroits magnifiques, je suis tombée encore plus amoureuse de l’Allemagne. Cela ne m’empêche pas d’être toujours attachée à la France, à ma ville natale, à mes amis et ma famille et de ressentir leur manque. Mais je profite de cette occasion qui m’est donnée d’élargir mes horizons dans un temps limité. Oui, tous les clichés sont vrais dans mon cas.

Erasmus est bien la meilleure année de ma vie.

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“PROST” – Untergrund Bonn
  • (Grand) bonus

Si je devais lister ce qui va me manquer à mon retour (tout ce que j’inclus est moins coûteux qu’en France) :

  • La bière: le compagnon officiel de tout étudiant qui se respecte. Je n’étais pas ultra fan de la Kölsch (bière locale), mais Paulaner, Augustiner et Astra restent mon top 3.
  • Les cigarettes : les publicités sont encore autorisées dans les rues – partout?
  • Les Kiosk : toujours ouverts, ce sont les sauveurs de nos longues nuits.
  • Les bars des résidences étudiantes : les. Bières. Sont. A. 50. Centimes.
  • L’absence de fumoirs (en boîte de nuit) : il faut braver le froid pour aller fumer sa cigarette, mais au moins on respire !
  • Le Blow Up : boîte gratuite de Bonn avec laquelle j’entretiens une relation d’amour-haine.
  • Les boîtes hypes de Cologne : au moins on n’est pas obligé d’avoir vingt-et-un ans pour y rentrer (coucou Berlin).
  • La carte étudiante : un peu chère en début de semestre mais elle permet de voyager dans tout le Land (région) gratuitement, ce qui n’est pas rien.
  • Les Biergarten : terrasses extérieures avec de grands bancs et de la bonne bière.
  • Le Rhin: et sa belle promenade qui traverse également Cologne et Düsseldorf.
  • Les bâtiments universitaires : d’extérieur ils ressemblent plus à des musées.
  • Les espaces verts : à Bonn, le centre-ville en est couvert ; dont le Hofgarten qui fait face au majestueux bâtiment principal de l’université et qui est le point de rendez-vous de tous les étudiants.
  • La MENSA : restau U allemand, il propose bien plus de plats que le simple steak-frites, dont un végétarien et un vegan.
  • Les döners et les falafels: à déguster à n’importe quelle heure.
  • REWE : et autres supermarchés pratiques et économiques.
  • Backwerk : sorte de boulangerie libre-service à trois francs six sous mais avec des sandwichs frais de bonne qualité.
  • La boutique Haribo : pleins de bonbons exclusifs au prix de fabrication (l’usine d’origine est à côté de Bonn).
  • Les Freibad : des piscines en plein air ouvertes pendant l’été qui ne coûtent presque rien.
  • Les Weihnachtsmarkt (marchés de Noël) : véritable centre dynamique de la ville pendant toute la période de Noël, avec leur provision de Glühwein (vin chaud) et de bouffe (typique). Il s’étale dans tout le centre-ville à Bonn, et il y en a au moins quatre à Cologne, dont un spécialement étiqueté LGBTQ.
  • Le carnaval : meilleur moment de l’année où on voit la folie des allemands ressortir pour l’occasion, avec leurs déguisements et leurs chansons paillardes. Synonyme de beuverie du matin au soir le 11 novembre et pendant quatre jours en février. Les bars et les boîtes de nuit ouvrent dès l’après-midi.
  • Les traditions cheloues: des petites fêtes mignonnes ponctuent l’année (ma prof d’allemand nous en parlait en long et en large). Il y a par exemple le Mai-Baum (arbre de mai) : il faut planter un arbre devant la fenêtre de l’élu de son cœur la nuit du premier mai.

Mais je suis bien contente de quitter l’Allemagne pour retrouver :

  • Le soleil (lol)
  • Le bon fromage (dont : raclette, tartiflette et autres joyeusetés)
  • Les tacos lyonnais
  • Les vidéos YouTube non bloquées par la GEMA
  • Le fait de pouvoir traverser au rouge sans se faire lyncher du regard

Toutes les photos sont de moi, vous pouvez aussi jeter un œil à mon Instagram

Coup de cœur #1 : Palo Alto

Une œuvre qui n’est pas nouvelle, mais la première sur laquelle j’avais envie d’écrire.

Je suis allée voir le film Palo Alto de Gia Coppola le 11 juin 2014 (j’ai retrouvé le ticket de cinéma il y a quelques temps), avec ma meilleure amie. Je me souviens que nous étions assez intriguées : Coppola était un nom porteur, nous étions fan de James Franco – et les histoires d’adolescents valent toujours le coup d’œil. Mais je ne m’attendais pas à recevoir une telle claque. Nous avons discuté longuement sur le film après la séance. Puis je l’ai revu quelques mois plus tard car il me restait toujours en tête. Mon coup de cœur de la première fois était confirmé. Je ne compte désormais plus le nombre de visionnages. Je ne saurais dire ce qui m’y pousse à chaque fois, mais revoir ces scènes et ces dialogues que je connais maintenant sur le bout des doigts me procurent une sensation de bien-être.

Il est difficile d’expliquer de manière pertinente ce qui nous a plu dans un film quand celui-ci nous a profondément touchés. C’est un sentiment très personnel, et il est rare que les autres le ressentent aussi de cette façon. Pour beaucoup, Palo Alto n’est qu’un teen-movie comme un autre. Pas de doute, Gia est bien la nièce de Sofia : une pincée de The Virgin Suicides pour l’ambiance hypnotique et poétique, une goutte de The Bling Ring pour la banlieue argentée dans laquelle évoluent les personnages. Je ne peux pas blâmer les gens qui n’accrochent pas à ce sujet, à cet univers. On peut aussi être un peu trop âgé et ne pas vouloir (pouvoir ?) comprendre ce qui anime réellement cette génération – la mienne, la nôtre – un peu trop sombre, dépeinte sans artifices.

Je ne qualifierais pas non plus Palo Alto de chef d’œuvre. Mais pour un premier film, il possède de nombreuses qualités indéniables. Gia Coppola a effectivement gardé le thème chéri de l’adolescence, mais dans le but de proposer quelque chose de nouveau.

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  • L’œuvre originale (2011)

Palo Alto c’est d’abord le recueil de nouvelles partiellement autobiographiques de James Franco. Je l’ai lu après avoir vu le film (en version originale). Il me semble intéressant de faire un point sur celui-ci également. Les narrateurs changent au fil des nouvelles, il n’y a pas de linéarité dans le récit. On retrouve certains noms plusieurs fois, d’autres pas. Pourtant on n’identifie pas vraiment de changement dans la narration. Aucune personnalité propre ne se détache des personnages. C’est la faute au style qu’a adopté James Franco : les phrases ne sont pas chargées émotionnellement, ce qui contraste avec la dureté de ce qui est décrit parfois. Une certaine distance est maintenue : des lignes se dégagent donc une certaine froideur. Cela peut rebuter, mais cela évite également une dramatisation exagérée. Et je ne pense pas que ce soit un manque dans l’écriture, mais un parti pris plutôt réussi.

Les adolescents ont un point commun : ils habitent tous dans la ville de Palo Alto (dans la baie de San Francisco en Californie). Ils forment une entité ; ils vivent plus ou moins la même réalité. Les soirées d’ennui entrecoupées de réflexions sur l’enfance, la description d’excès en tout genre : drogues, alcool, sexe, vandalisme, violence… La liste est longue. Un point qui m’a marquée dans le livre : les relations filles-garçons qui sont abordées de manière extrêmement malsaines et abusives, à travers des points de vue sont majoritairement masculins.

[TW VIOL] D’abord, la perte de la virginité est vue pour eux comme un cap important à passer. Le sexe est toujours associé à la popularité. Ceux ou celles qui ne couchent pas sont marginalisés. Mais la plupart des filles sont étiquetées comme “whores” dès qu’elles couchent avec différents garçons. A côté de cela, on a un garçon qui exploite sexuellement une fille isolée. La violence des relations sexuelles sont explicitées et pourtant le garçon ne voit jamais en quoi cela est mal, puisqu’elle n’a jamais protesté. Dans la nouvelle d’April, celle-ci est manipulée et abusée par son coach de football à l’âge de quatorze-ans. Son âge n’est mentionné qu’à la fin, on est tout d’abord trompé par le coach qui lui déclare très sérieusement sa flamme.

C’est comme si sous cette coupole étouffante que représente Palo Alto, la normalité était biaisée, et que les personnages ne faisaient plus la différence entre ce qui est bon et ce qui est répréhensible.

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  • L’adaptation cinématographique (2014)

Son adaptation sur grand écran est bien différente et édulcorée, mais réussie : des acteurs jusqu’à la réalisation, le film tape juste et surtout reste honnête. Il se concentre sur certains personnages et mêle (avec brio) des histoires plus ou moins séparées dans le livre. Ici pas d’aventures extraordinaires à vivre pour ces adolescents très privilégiés, certes, mais qui nous ressemblent énormément par leur authenticité. On passe un temps à leurs côtés, sans vrai début ni réelle fin. On est spectateur d’une partie de leur vie. On voit la perdition dans leurs yeux, mais ces personnages ont une âme – une âme qui nous parle, qui m’a parlée au bon moment sans doute, là où l’œuvre trouvait le plus ses échos.

Les parents sont presque absents de ce tableau, c’est-à-dire qu’ils sont tout aussi irresponsables que leurs enfants. Ce sont certains carcans sociaux qui étouffent les quatre personnages adolescents.

  • Il y a April (Emma Roberts) et sa virginité moquée par ses amies, l’éternelle pression pour trouver une voie pour son avenir, la figure de son coach de football (fascinant James Franco) faisant office de prince charmant bien décevant, et enfin son propre égo maladroit face à l’attirance qu’elle a envers Teddy (le fils de Val Kilmer – qui fait  aussi une apparition dans le film – la révélation Jack Kilmer).

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  • Teddy est l’image même du « bon garçon » qui boit un peu trop et est capable de se fourrer dans toutes les mauvaises situations. Avec son casier judiciaire, il se retrouve obligé de faire des travaux d’intérêts généraux. Il est également attiré par April mais bien sûr, ne sait pas comment s’y prendre.
  • Fred (Nat Wolff) est le meilleur ami de Teddy. Il se rebelle contre la terre entière au détriment de tout bon sens. Il boit on ne sait quoi dans un putain de pot de fleurs, tronçonne des arbres pendant la nuit et roule à contre-sens sur l’autoroute (frissons à chaque fois). C’est décidément la meilleure performance du film : Nat Wolff crève l’écran par son talent. Il a réussi à rendre le personnage ambigu dans le bon sens ; attachant et détestable à la fois, drôle mais salement dérangé.
  • Enfin, Emily (intrigante Zoe Levin) a une vie sexuelle débridée pour combler son manque d’amis, mais n’est jamais tombée amoureuse, et les garçons comme Fred ne la respectent pas. Elle arrive finalement à se redresser et s’affirmer pour elle-même et c’est jouissif.

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A l’intérieur de cette bulle dans lesquels ils sont coincés, ils en explorent les limites et cherchent à s’échapper de la même façon : l’alcool, la drogue, le sexe, le vandalisme… La scène d’ouverture est géniale et assez représentative. Deux potes dans une voiture, un joint et une flasque, plus une discussion métaphorique typique des soirées d’ennuis où on aime s’imaginer ce qu’on sera ou ne sera jamais. BAM. Fred appuie sur l’accélérateur et fonce dans le mur du parking désert. Le titre du film s’affiche sur toute la largeur de l’écran. Le rire hystérique de Fred résonne tandis que Teddy reste immobile et sonné au premier plan. C’est parti, je suis déjà scotchée.

Ce qui fait la force de ce film est avant tout la réalisation. Gia Coppola rend chaque plan magique, des couleurs au cadrage, jusqu’à la soundtrack qui l’accompagne. Cela doit sans doute venir de son talent de photographe. Elle chérit ses personnages et cela transparaît à l’image. Ceux-ci sont bien plus importants que le scénario lui-même. Les sentiments sont purs. Alors bien sûr, on pourrait souhaiter plus de profondeur. Mais la réalisatrice laisse aussi une place à l’imagination. Et c’est la meilleure chose à faire dans ce type de teen-movie aérien.

J’ai hâte de voir ce qu’elle nous réserve par la suite.

Si vous voulez voir un peu plus ce que je lis et ce que je regarde, ça se passe sur SensCritique.